Dame Mbodji SG du Cusems : « L’Etat devait décréter l’année blanche…… »

Via email, le secrétaire général national du Cusems authentique monsieur Dame Mbodji a accepté de répondre à nos questions. Dans cet entretien accordé, il n’a pas apprécié la décision du Ministre Mamadou Talla qui, à ses yeux, est allé trop loin dans cette nouvelle décision. « Ces décisions de la tutelle vont sonner le glas de notre système d’enseignement qui était déjà à genou » se plaint Dame Mbodji. Il a fait constater la non implication des 26 syndicats du G20. A défaut de prolonger l’année scolaire 2019-2020 jusqu’en décembre, et rattraper correctement le temps perdu, le SG du Cusems est d’avis que « l’Etat  devait tout simplement décréter l’année blanche ». Aussi, se plaint-il, dans l’entretien le comportement du Ministre de l’éducation Mamadou Talla qui, d’après lui a montré ses limites. Monsieur Dame Mbodji s’est aussi prononcé sur les rapports de l’IGE 2016-2019 concernant leur tutelle. Entretien …..

Media27.info : Les modalités de passage des élèves en classes intermédiaires sont connues. Pour l’élémentaire, il faut au moins 4,5/10 pour passer en classe supérieure. Pour le moyen secondaire, il faut avoir une moyenne d’au moins 9/20. Comment analysez-vous cette nouvelle décision de votre tutelle ?

Dame Mbodji : La décision est allée même plus loin car la note circulaire du Ministre de l’éducation prévoit une possibilité, pour les élèves des deux cycles cités qui n’ont pas pu atteindre les deux seuils fixés, de déposer un recours auprès du chef d’établissement qui est tenu de réunir son équipe pédagogique pour l’étudier et d’en faire un traitement bienveillant. En outre, une instruction ferme a été donnée aux chefs d’établissements de ne renvoyer aucun élève cette année. Ces décisions de la tutelle vont sonner le glas de notre système d’enseignement qui était déjà à genoux. Le gouvernement du Sénégal a ainsi décidé d’asséner un coup de grâce à notre école qui sans nul doute mettra au moins une décennie pour s’en relever. Comment des élèves qui ont une moyenne de 4/10 peuvent-ils passer en classe supérieure et être en mesure de suivre correctement les cours. C’est inadmissible. Le Ministère de l’éducation n’a fait que différer l’exclusion des enfants concernés. A la vérité, l’option majeure du gouvernement c’est de privatiser l’instruction au Sénégal tel que suggéré par le FMI et la Banque Mondiale. Ainsi, ils vont construire moins d’écoles et recruter moins d’enseignants.

Media27.info : Les syndicats ont-ils été associés à cette décision ?

Dame Mbodji : Certainement ils ont dû impliquer leurs alliés du G7 mais nous les 26 syndicats membres du G20, nous n’avons pas été associés à ces mesures catastrophiques pour l’avenir de notre pays. De toute façon il n’ya rien de nouveau sous le soleil. La démarche unilatérale est la marque de fabrique de l’actuel Gouvernement.

Media27.info : Pour les élèves dont la moyenne est comprise entre 4 et 4,49/10 pour l’élémentaire et entre 8 et 8,99/20 pour le moyen secondaire, ils auront la possibilité de faire des réclamations. L’équipe pédagogique devra soumettre l’élève à un test. Par quels moyens ? Pouvez-vous nous expliquer ?

Dame Mbodji : Même le ministre de l’Education nationale lui-même est incapable de dire comment ça va se passer. Cette décision ne repose sur aucun fondement scientifique ou pédagogique. C’est une mesure démagogique destinée à faire du saupoudrage et à maquiller le passage d’élèves sans aucun niveau. Personne ne peut comprendre que la tutelle vole aussi bas alors que cette année nous n’avons même pas atteint le tiers du quantum horaire.

Media27.info : Prenons l’exemple de l’élémentaire : comment peut-on laisser un élève avec une moyenne de 4 passer en classe supérieure ?

Dame Mbodji : C’est une catastrophe. Ils ont décidé de sacrifier cette génération et tout le pays va en pâtir. L’état du Sénégal est entrain de jouer avec le feu car la meilleure façon de freiner le développement économique et social d’un pays c’est de saboter son système éducatif. Dans un pays, lorsque le système d’enseignement s’écroule, tout s’écroule. Et tout cela se passe dans l’indifférence totale du peuple. Les parents d’élèves qui se réjouissent du passage en classe supérieure de leurs enfants alors que ces derniers n’ont même pas assimilé le tiers de leur programme vont bientôt déchanter. Je ne cesserai jamais de le répéter, à défaut de prolonger l’année scolaire 2019-2020 jusqu’en Décembre et rattraper correctement le temps perdu, l’Etat devait tout simplement décréter l’année blanche.

 

Media27.info : D’aucuns disent que la seule préoccupation du Gouvernement c’est le Bac. Partagez-vous cet avis ?

Dame Mbodji : C’est une vérité absolue. Tout ce qui intéresse le Gouvernement c’est de valider l’année et d’organiser le BAC. Le Président Macky SALL et son Gouvernement savent très bien que les élèves du public ne sont pas prêts pour faire les examens programmés. Cependant, ils s’entêtent à les organiser entre mi-août et début Septembre parce qu’ils veulent sauver les enfants des riches au détriment de ceux des pauvres qui sont pourtant largement majoritaires. A la vérité, cette année les élèves du public ont perdu cinq (5) mois sur neuf (9) liés au retard récurrent de démarrage de l’année scolaire, la grève des deux coalitions syndicales et la durée de la Covid19. Par conséquent, on ne peut pas rattraper un seul mois et organiser le BAC dans les conditions idoines. La seule et unique obsession du Gouvernement c’est de permettre aux enfants issus de familles nanties qui ont des pré- inscriptions de passer le BAC, de disposer de leurs attestations de réussite avant mi-septembre et d’aller rejoindre leurs universités européennes respectives.

 Media27.info : Mamadou Talla est-il bien entouré ou du moins maîtrise-t-il son département ?

Dame Mbodji : Le Ministre Mamadou Talla a montré des limites objectives dans la conduite des affaires du sous-secteur. Mais ce qui est le plus écœurant c’est son incapacité à former autour de lui une équipe compétente à la hauteur de la lourde et exaltante mission qui lui a été confiée. Il est entouré de dinosaures, de fonctionnaires carriéristes, de retraités, de laudateurs et de comploteurs qui se servent du système mais qui n’apportent absolument rien à notre école. En plus, il entretient à merveille le népotisme et le clientélisme trouvés sur place. Presque tous les postes stratégiques du ministère de l’éducation sont occupés par des contractuels, des retraités ou des proches et parents du Ministre lui-même ou de ses Directeurs. D’ailleurs, le volet le plus juteux du ministère appelé IMPRIMEN et le dispositif « Apprendre à la Maison » sont confiés à une femme dont le seul mérite est d’être à la fois une tante du Ministre de l’Education Nationale et une cousine du Président de la République.

Media27.info : Pourquoi les syndicalistes ont du mal à s’entendre avec leur tutelle ? Quel est le problème ?

Dame Mbodji : Certes notre secteur connait beaucoup de perturbations et nous sommes toujours en conflit avec la tutelle ; mais ce n’est pas un problème de personne, c’est plutôt un problème de système et d’orientation que nous ne partageons pas. Le Gouvernement n’a aucune considération pour l’école publique et ses enseignants. Le choix des ministres n’obéit à aucun principe scientifique et c’est la raison pour laquelle nous avons de réels problèmes de gouvernance et de pilotage du sous-secteur.

Media27.info : Comment repenser le système éducatif ?

Dame Mbodji : Il est grand temps de procéder à une réforme profonde de notre système éducatif. Ce système hérité du colon et fortement ancré dans les valeurs occidentales est non seulement à bout de souffle mais il est aux antipodes de nos réalités socioculturelles. Pour faire face aux maux dont souffre notre société et former des sénégalaises et des sénégalais capables de porter le développement économique et social de notre pays, nous devons inéluctablement nous départir de cette école  inspirée des lois Jules Ferry. Conformément aux recommandations issues des assises de l’éducation et de la formation tenues en 2014, nous devons changer notre curriculum de fond en comble, en mettant en place une école de base qui s’appuie sur l’apprentissage dans les langues nationales à la première étape, l’introduction de l’éducation religieuse, notamment l’enseignement du Coran et de la Catéchèse dans l’école publique. Il faut également procéder à un décloisonnement entre le Ministère de l’Education et celui de la Formation Professionnelle et Technique. C’est le moyen le plus achevé de limiter les décrochages scolaires et d’améliorer de façon efficiente l’employabilité des jeunes.

Media27.info : Votre secteur n’est-il pas politisé ?

Dame Mbodji : Les sénégalais étant férus de politique et l’école étant le reflet de la société, il est indéniable que la politique est présente dans le milieu scolaire. Mais cela ne constitue aucunement un problème car les acteurs de l’école sont des sénégalais à part entière et donc ont le droit de s’adonner à la politique. Par contre ce qui est à bannir c’est de politiser la marche de notre système d’enseignement.  Il est généralement reproché aux syndicats de flirter avec les partis politiques et de biaiser les rapports entre l’employeur qu’est l’Etat et l’employé qu’est l’enseignant. Le CUSEMS Authentique n’en est pas un. Nous ne sommes ni de prés ni de loin mêlés à la chose politique. Néanmoins, chaque membre du syndicat a le droit de militer dans le parti politique de son choix.

Media27.info : Analysant le déroulement des cours avec la Covid, est-ce que tout se passe normalement dans tout le pays ?

Dame Mbodji : Dans beaucoup de localités du pays les cours ne se déroulent pas normalement à cause des fortes précipitations qui y sont enregistrées. Bon nombre d’écoles situées dans le sud du pays sont dans les eaux ou ne peuvent plus fonctionner parce qu’étant constituées essentiellement d’abris provisoires emportés par les intempéries. Le dispositif « Apprendre à la Maison » mis en place par le Ministère de l’éducation pour les classes intermédiaires n’a pas fonctionné du tout mais a juste servi à détourner les ressources allouées au sous-secteur. Après trois (3) mois et demi de vacances forcées, les élèves ont oublié presque tout ce qu’ils avaient appris, le temps d’apprentissage et les contenus restent insuffisants pour valider l’année et les standards pour les évaluations certificatives ont été rabaissés. Sous ce rapport, il n’est pas exagéré de dire que l’école sénégalaise est entrain de traverser les pires moments de son histoire.

Media27.info : A la date d’aujourd’hui, quels sont vos problèmes en souffrance ?

Dame Mbodji : Les problèmes sont nombreux. Les accords que nous avons signés avec le Gouvernement depuis le 17 Février 2014 peinent toujours à être appliqués. Parmi les plus saillants, nous pouvons citer : les lenteurs administratives délibérées dans la production des actes des enseignants malgré la dématérialisation des procédures promise. Le refus quasi systématique de payer les rappels d’intégration, de validation et d’avancement dus aux enseignants et qui s’élèvent aujourd’hui à plus de cent (100) milliards de francs CFA. Le vol de l’argent des enseignants à travers la surimposition de ces rappels et des salaires. Les injustices flagrantes notées dans le système de rémunération, des milliers d’enseignants attendent d’être mis en position de stage pour parachever leur formation. Les enseignants sont tous les jours redéployés ou affectés de façon arbitraire. Les sortants de la FASTEF Promotion 2013 sont injustement contraints au chômage alors qu’il y’a un manque criard d’enseignants dans le système. Des milliers d’enseignants en EPS continuent d’être injustement lésés dans leur carrière à cause de la non signature par le Président de la république du Décret 2018-803 qui est un préalable à la création du Corps des PCEMG en EPS devant accueillir les MEPS et autres diplômés. Les demandes de rapprochements de conjoints et de cas sociaux ne sont plus accordées aux ayant-droits et les prêts DMC sont gelés sans raison. La liste est loin d’être exhaustive.

Media27.info : Un remaniement se profile à l’horizon, souhaitez-vous le départ de Mamadou Talla ?

Dame Mbodji : Ce n’est pas la personne de Mamadou Talla qui nous intéresse. S’il part et qu’on le remplace par un profil plus compétent, plus proactif et plus efficace, nous sommes preneurs. Mais s’il s’agit de le remplacer par un profil identique, nous n’en voulons pas. Il est vraiment urgent que l’on nous mette à la tête du ministère de l’éducation une personne qui comprend les  enjeux et capable d’impulser le changement. Nous devons impérativement changer de paradigme et pour cela il nous faut quelqu’un qui a toute l’envergure et l’épaisseur nécessaires.

Media27.info : Avez-vous un avis sur les rapports IGE 2016-2019 concernant le Ministère de l’Education ?

Dame Mbodji : Les rapports de l’IGE 2016-2019 m’ont réconforté dans ma position que l’essentiel des fonds alloués au Ministère de l’éducation sont destinés à la prévarication. Il y’a quelques semaines j’avais agité la question des contractuels et des retraités qui font lésion au ministère ; ça a été relevé dans les rapports de l’IGE et le moment est venu d’y remédier. J’avais porté plainte à l’OFNAC contre le Ministère de l’éducation le 29 Avril 2019 concernant le rapport de l’ARMP l’épinglant sur plusieurs marchés passés. C’est resté sans suite. Ces rapports produits par l’IGE subiront le même sort car le régime en place protège ses partisans. Bref, que personne ne s’y méprenne, tant que les ressources affectées au département ne sont pas utilisées de façon rationnelle, les acteurs seront toujours mal en point et notre système éducatif ne sera jamais performant.

Réalisé Par Mapote Gaye

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